2017-01-30

T740 - Le héron et la jument.




Le héron, en tout, de partout, si long, si long,
d’un oeil circonspect, observait dans l’enclos le canasson.

Canasson ? Quel affront, quel laid nom !
Ce n’est pas que l’oiseau haut perché ait reçu mauvaise éducation
Mais ignorant tout de l’équidé, son sexe tout comme son nom,
Ne savait le nommer d’une autre façon.

Monsieur Au-Long-Cou examinait la bête dans le pré et s’interrogeait.
« Comparons-nous. Il est volumineux, il a quatre pattes et de crin est sa queue
Je suis de plumes, certes fluet, n’ai que deux pattes mais une solide paire d’ailes.
Entre nous, la belle différence ! Sincèrement, mérite-t-elle tant de médisance. »

Au grand jamais La Fontaine n’égratigna l’espèce dans ses écrits
Pas la moindre moquerie, nulle douteuse plaisanterie,
Alors qu’il avait reçu bon compte, lui le modeste échassier.
L’auteur pour des générations l’avait copieusement chargé !

Le Castelthéodoricien n’y était pas allé de main morte,
Pas plus qu’avec le dos de la cuiller, pour le discréditer :
Ah ah ah ! Voyez son long cou, ses longues pattes, son long bec !
Dans un inventaire à la Prévert, jamais en rade de tout long,
Et d’en rajouter, de se gausser, sans une once de générosité.
  
« Je suis comme je suis mais je me rends où je veux, quand je le veux, libre comme l’air
Trois petites foulées, je m’envole et au loin vole dans les grands espaces de l’éther,
Pas comme cet animal assisté cloué au sol, à l’horizon limité par les clôtures et barrières,
Le mufle à terre, sans seulement lever le bout du nez, à brouter toute la sainte journée.
Certes je dois chaque jour chercher gîte et couvert, mais qui de nous deux doit-on envier ?
Ne vaut-il pas mieux prendre de la hauteur que rester au ras des pâquerettes. »

C’était là la réponse à la question toute bête d’une pas si sotte bête
Quoi qu’ait perfidement affirmé avec insistance le médisant poète.

Ainsi raisonnait lucidement le héron.
Comment ne pas lui donner raison ?

To be or not to be ?
N’en déplaise à Jeannot, le héron était résolument to be.


***fin***

2017-01-23

T739 - La conjoncture ne fut pas favorable.



Au soleil, la belle marqua un très court temps d’arrêt
Sa robe légère était transparente
Cependant nul n’eut le temps d’entrevoir sa raie
Pas plus que son intime fente.



La morale fut sauve, fort heureusement.

Amertume
A un jet d’enclume je lance ma plume.
Dommage pour le récit coquin
Que je reporte à d’incertains lendemains.

Bon pied, bon œil, patience !
Elle est passée par ici, elle repassera par là
Et alors on verra
Si le soleil ne se dérobe
Si la belle ne change de robe.

2017-01-16

T738 - La buse et le renard, fatal strip-tease.



Voilà ce que la buse était, une gracieuse effeuilleuse,
Pro jusqu’au bout du bec, aucunement vicieuse, encore moins allumeuse
Une strip teaseuse qui ne redoutait le gros rhume
Et dévoilait savamment ses charmes en chantonnant : « Mon truc en plumes. »

Une à une, elle les retirait délicatement jusqu’à la toute dernière,
Que le public ravi puisse à la fin admirer son dodu rondelet derrière.

Un renard qui assistait un jour à ce divertissement de choix en sous-bois
Fourbe comme il se doit, de la dévorer des yeux ne se contenta pas.

Quand elle fut à poil, il s’en saisit promptement et sur le champ la croqua
C’était l’heure de son repas !



Hypocritement, à l’assistance, il déclara :
«Mesdames et Messieurs, le spectacle s’arrête là.
Excusez-moi mais nécessité fait loi, n’est-ce pas ! »

2017-01-09

T737 - La pie et la Fée Lumière.



Le vieil homme, petit bedon et large barbe blanche, tisonna les braises qui se mourraient d’ennui dans la cheminée. 
D’histoires il n’avait jamais été avare, et encore moins ce soir.
Il appela les enfants à se rassembler et à venir l’écouter. Ils rappliquèrent et en tailleur autour de lui vinrent respectueusement  s’installer.

Le vieux toussota pour s’éclaircir la voix et commença :
«  Il était une fois… - il est indispensable qu’un récit débute ainsi, par cette formule quasi magique, sinon le juvénile auditoire n’entre pas dans l’histoire –

Il était une fois… (donc)
Bref… cela se déroulait il y a longtemps dans un bois d’Armorique, ce pays celtique, celui des Bretons, ceux qui ont un chapeau rond, du cidre, des crêpes et de l’andouille, des dolmens, des menhirs, des moules et des berniques, du biniou et de la coiffe de dentelles, dressée tout droit sur la tête des Bigoudènes.

Bref… Un heureux pays… Bref… Au plus profond de ce bois fort sombre que j’ai évoqué en début, tout début, de récit, rappelez-vous
- pour captiver et retenir l’attention, il y a impérieuse nécessité de susciter une vague inquiétude -
une pie – la pie, mais c’était un mâle pie et on ne dit pas LE pie, regrettable lacune - fit la rencontre ô combien merveilleuse et inattendue de la Fée Lumière. Une fée lumineuse, toute ronde et tout à fait gironde.



Ébloui (forcément) et ému la pie se rapprocha de cette apparition, chavirée, la prit dans ses bras
- des bras de pie ! rétorqueront en s’étonnant les enfants ? Pas du tout. Donnons-en pâture de l’extraordinaire et l’imagination fait son petit bonhomme de chemin et le bonheur des gamins et gamines. -
Bref… il l’enlaça et ardemment l’embrassa.

L’oiseau, le sot !, avait oublié qu’il était doté d’un bec fort pointu, fatale distraction…
Pauvre innocente et fragile fée, surprise par la brutale effusion, par la fougue de l’admiration
Ne s’attendant au pis de la part d’une pie ! Paf ! Boum ! Elle éclata.

Tout comme la foudre, la fougue tue-t-elle ?
Plus de lumière ! Le noir absolu et malvenu.

Pour ce forfait, l’impie pie fut mise à l’ombre.
Bref… Voilà ce qu’on risque quand on pète les plombs ! »

Le narrateur allait poursuivre son récit mais c’en était trop pour son délicat public.

« Stop, Papi, tu déconnes, bref tu en fais des tonnes
Ton histoire de lumière est vraiment trop cruelle et bien LED.
Pour la suite on verra demain, avec une histoire qui se termine bien.
Par exemple, celle d’un prince qui met lestement la main aux fesses d’une princesse qui ne proteste ni n’éclate.
Bref…. Et qu’à la fin, après les pirouettes, ils se marient et aient beaucoup d’enfants. »

Les enfants, vraiment, ce n’est pas exigeant.

*** fin ***

2017-01-02

T736 - Le sans-faute de l’abbé Mourette.



Voilà qui peut surprendre.
Deux pierres de proche voisinage s’aimaient d’amour tendre,
Mais hélas ! ne savaient pour se rapprocher comment s’y prendre.

Ne voyez rien d’étrange dans le comportement de ces minéraux,
Comme vous et moi, eux aussi réagissent à une légitime libido.

Ils étaient ainsi, logés près l’un de l’autre, à courte distance,
Mais cloués au sol, à contre-cœur, en stricte abstinence.
À ne pas même espérer le concours d’un secourable souffle de vent
Qui favoriserait la satisfaction d’élans inassouvis de ces amants.


Paraphrasant un célèbre prophète :
« Ce n’est pas sur cette pierre
Que je bâtirai mes dix fils... »
Se lamentait la frustrée pauvrette Pierrette.



Une bienveillante fée dû entendre ses lamentations et gémissements,
Car passant à propos en ces lieux, l’abbé Mourette en goguette
Montrant ses muscles pour tenter d’impressionner une nonnette
Se saisit promptement des cailloux et d’un tir bien ajusté,
les envoya faire trempette dans la rivière coulant à proximité.

Pierre et Pierrette se retrouvèrent ainsi dans le même lit
Et devinrent, le ciel en soit béni, enfin femme et mari.
Depuis ce jour, après avoir touché le fond, le couple nage dans le bonheur.

Lapidaire happy hand.


Morali

Comme en bien des domaines
Pour conclure en amour
Il ne faut pas hésiter à se jeter à l’eau.



*** fin ***